Avignon, la culture, les finances locales … encore et toujours !

Comme chaque année, j’ai passé quelques jours à Avignon, au cœur de ce mois de juillet. Au programme, spectacles et débats, notamment au titre de mes fonctions de vice-président de la Fédération nationale des collectivités territoriales pour la culture (FNCC).

J’y ai trouvé une ambiance plutôt positive et festive, bien éloignée du sentiment de lassitude, d’amertume et de repli sur soi qui envahit trop souvent notre pays, avec un public friand de nouveautés, toujours exigeant et, malgré cette exigence légitime, enthousiaste. Peut-être cette impression résulte-t-elle du nombre très important (de plus en plus, me semble-t-il) de visiteurs venus d’autres pays, notamment du Nord. Avignon est un festival international, la programmation le dit clairement, le public aussi. Et c’est tant mieux.

Parmi les spectacles qu’il m’a été donné de voir, la fameux Papperlapapp, très contesté, ne m’a pas semblé devoir faire l’objet de tant de critiques. Spectacle très lent, certes, mais c’était aussi une façon de redécouvrir la notion de temps, de ne pas se laisser happer par le tourbillon d’une action débridée, prendre le temps d’intérioriser ce qui vient de se passer, cette critique acerbe du cynisme et de la débauche des papes d’Avignon, le constat d’une religion défunte et remplacée par l’idolâtrie burlesque de la consommation, dans la négation de tout sens dévolu à l’existence humaine, hormis celui de jouir et de consommer. Nouvelle façon d’occuper cette immense scène de la Cour d’honneur, aussi. A Avignon, le théâtre dit « classique » est sans doute moins présent aujourd’hui qu’il y a 60 ans – encore que le magnifique Richard IImontre que ce théâtre, auquel chacun tient, a toujours sa place au festival. Mais ce qu’on imagine aujourd’hui « classique » l’était-il tout autant aux yeux des spectateurs d’il y a 60 ans ? J’en doute …

Avignon, c’est à la fois un lieu de culture et un lieu pour les artistes. Lieu de culture, où le public vient découvrir ou redécouvrir le patrimoine culturel et en tire profit pour son propre développement. Lieu pour les artistes, permettant donc la création de ce qui viendra enrichir notre patrimoine commun. Les nouvelles formes d’expression du spectacle vivant – si on ne veut pas appeler cela « théâtre » -, basés sur des démarches originales (et sans lendemain, de la volonté même des concepteurs, s’agissant de Paperlapapp), apportent aussi leur contribution à l’expression du talent de l’humanité. Avignon doit continuer de permettre cette expression, aux côtés de l’entretien du patrimoine théâtral qui ne peut vivre que s’il est nourri par de nouvelles expériences.

Et puis, il y eut en Avignon, cet été comme les autres mais peut-être plus que les autres, de multiples débats sur l’avenir des politiques culturelles. Débats pimentés par la fameuse affaire de la « compétence générale » (les départements et les régions pourront-elles continuer de mener un politique culturelle ?) et par la probable crise des finances locales, déjà à l’œuvre dans les départements et menaçant les autres collectivités à l’horizon de 3 ou 4 ans. Beaucoup de raccourcis faciles, de petites manipulations politiciennes, de proclamations d’intention qui seront oubliées dès la rentrée … et quelques déclarations qui, espérons-le, resteront, comme celle des associations d’élus et de la FNCC, signée le 16 juillet.

Pour autant, on ne peut qu’éprouver un léger malaise au sortir de ces débats, qui, au-delà d’un constat que chacun peut dresser, se sont trop souvent résumés à des questions d’argent. Tout ramener au budgétaire, c’est « institutionnaliser » la culture, en faire une prestation comme une autre, et c’est donc ce que nous sommes nombreux à ne pas vouloir. Les périodes de difficultés économiques n’ont pas été les moins créatrices sur le plan artistique, et les périodes d’abondance conduisent souvent au conventionnel  et au conformisme. Au risque de choquer, ne peut-on pas dire qu’il faut voir faim pour créer ? Car créer, c’est crier son envie d’autre chose, c’est contester l’ordre établi, quel que soit cet ordre. La création artistique ne peut s’exprimer que dans la contestation, et c’est la raison pour laquelle elle continue de s’affirmer même sans moyens.

Les choses sont sans doute différentes si l’on parle de « politique culturelle », et non plus de « politique artistique ». La politique culturelle, sous ses différents aspects, requiert des moyens : diffusion et démocratisation culturelles, développement des pratiques amateur, éducation artistique, entretien du réseau de lieux culturels très largement développés ces dernières décennies grâce à l‘investissement des collectivités locales … A Avignon, les élus ont dit leurs inquiétudes, mais aussi leur détermination à assurer la pérennité des outils ainsi créés. Ils se sont montrés aussi défenseurs du ministère de la Culture, attaqué comme jamais par l’appareil d’Etat dont la seule expression semble émaner désormais des messieurs des cabinets de Bercy.

Et, au rebours de ce que proclame une déclaration un peu trop mise avant par une habile manipulation politicienne à laquelle, fort heureusement, de nombreux acteurs du monde culturel ne se sont pas laissés prendre, ce n’est pas la culture qui est « en danger ». La culture restera, quelles que soient les évolutions institutionnelles ou économiques. Le patrimoine culturel ne disparaîtra pas, ni même la capacité créatrice. Ce qui est en danger, c’est la possibilité pour les collectivités territoriales de continuer d’assurer la diffusion, l’éducation et le soutien à la création, car elles y ont pris une part prépondérante au fil des années. C’est donc le mouvement de décentralisation qui est en danger, pas la culture.