Philippe Laurent : “Derrière les mots « masse salariale », il y a le service public”
Tribune publiée le 2 octobre 2026 dans Acteurs Publics
Dans une tribune à Acteurs publics, le maire de Sceaux (Hauts-de-Seine), président du Conseil supérieur de la fonction publique territoriale (CSFPT), rappelle que la masse salariale territoriale ne peut être réduite à une variable d’ajustement. Il défend une politique salariale pluriannuelle, concertée et mieux financée, au service de l’attractivité publique.
Dans sa note de septembre 2026, la Cour des comptes fait de la “masse salariale de la fonction publique” un levier du redressement des comptes publics. Le débat sur la maîtrise de la dépense publique est légitime et nécessaire. Mais il ne peut se résumer à considérer la rémunération des agents publics comme une variable d’ajustement budgétaire.
Car derrière le terme comptable de “masse salariale”, il y a des femmes et des hommes qui, chaque jour, font fonctionner nos écoles, nos crèches, nos équipements sportifs et culturels, entretiennent nos rues et nos espaces publics, accompagnent les personnes âgées et assurent les innombrables services publics de proximité auxquels les Français sont profondément attachés. Les chiffres eux-mêmes invitent à relativiser le diagnostic. Depuis 1975, les dépenses publiques ont augmenté de 11 points de PIB, passant de 46 % à 57 %. Dans le même temps, la progression de la masse salariale des fonctionnaires n’a représenté que 0,5 point de PIB, pour atteindre 12,4 % du PIB en 2024.
« Les collectivités n’ont pas attendu qu’on leur demande d’être responsables. »
Surtout, la situation de la fonction publique territoriale ne peut être confondue avec celle de l’ensemble de la fonction publique. Les agents territoriaux sont les moins bien rémunérés des trois versants, notamment parce que 75 % d’entre eux appartiennent à la catégorie C. En 2026, l’indemnité différentielle permettant de compenser l’écart entre le Smic et le traitement indiciaire a dû être mobilisée à deux reprises. Elle a concerné 862 000 agents territoriaux. Ce constat devrait nous interpeller collectivement.
Le rapport du Conseil supérieur de la fonction publique territoriale sur la rémunération des agents territoriaux, adopté à l’unanimité par les employeurs et les organisations syndicales le 16 septembre dernier, souligne ainsi l’érosion progressive du traitement indiciaire, liée notamment au gel quasi permanent de la valeur du point d’indice. Les revalorisations de 2022 et 2023 n’ont pas compensé l’inflation cumulée. Dans ces conditions, demander aux collectivités un effort sur leurs dépenses de personnel proportionnel à leur poids dans l’emploi public revient à ignorer la réalité du service public local et la structure particulière de ses effectifs.
Les collectivités n’ont d’ailleurs pas attendu qu’on leur demande d’être responsables. Elles sont soumises à l’équilibre de leur budget. Elles adaptent en permanence leurs dépenses à leurs ressources. Et une partie de l’augmentation de leurs effectifs résulte directement des transferts ou extensions de compétences décidées au niveau national. La Cour des comptes le reconnaît elle-même. À cela s’ajoutent aujourd’hui de nouvelles contraintes financières, notamment l’augmentation des cotisations à la CNRACL (Caisse nationale de retraites des agents des collectivités locales), ainsi qu’une accumulation de normes et de charges nouvelles.
« Le problème n’est pas seulement celui du niveau de la masse salariale. Il est celui de la politique salariale publique et de son pilotage. »
On ne peut donc demander aux collectivités de faire toujours davantage, avec moins de ressources, puis leur reprocher les moyens humains nécessaires pour assurer les missions qui leur sont confiées. Il existe par ailleurs une contradiction qu’il faut regarder en face : comment rendre la fonction publique plus attractive tout en faisant de la rémunération de ses agents une variable privilégiée d’économies ? La Cour constate elle-même le décrochage : entre 2012 et 2024, la rémunération moyenne nette des personnes en place a progressé de 27,7 % en euros constants dans le secteur privé, contre 15,9 % dans la fonction publique. Le problème n’est donc pas seulement celui du niveau de la masse salariale. Il est celui de la politique salariale publique et de son pilotage. C’est précisément pourquoi, avec le CSFPT, je propose une autre méthode :
- Une visibilité pluriannuelle sur les décisions nationales en matière de rémunération, avec des conférences salariales annuelles associant organisations syndicales et représentants des employeurs des trois versants, articulées avec le calendrier des projets de loi de finances.
- Conforter la valeur du point d’indice et son rôle structurant, tout en garantissant aux collectivités les moyens nécessaires au financement des décisions prises nationalement. Toute mesure salariale nationale ayant des conséquences sur les budgets locaux doit être précédée d’une véritable étude d’impact et d’une concertation avec les employeurs territoriaux.
C’est dans cette voie qu’il faut avancer. La maîtrise de la dépense publique est une responsabilité collective. Les collectivités territoriales y prennent et continueront d’y prendre leur part. Mais la réponse ne peut consister à regarder les agents publics comme une ligne budgétaire qu’il faudrait mécaniquement réduire. Derrière la masse salariale, il y a des agents. Derrière ces agents, il y a des services publics. Et derrière ces services publics, il y a la vie quotidienne de millions de Français.
