Philippe de Villiers a, hélas, raison. La parenthèse de trente ans est en train de se refermer

Il y a sans aucun doute plusieurs causes dans la démission surprise de Philippe de Villiers de son mandat de président du conseil général de Vendée. Une seule nous intéresse ici, celle selon laquelle, selon lui, « il a fait le tour de la gestion territoriale » et que « les collectivités territoriales vont perdre, hélas, leurs moyens et leurs capacités substituant à l’esprit du temps visionnaire l’esprit du temps mécanicien ».

On peut penser ce que l’on veut des prises de positions et du discours général de Philippe de Villiers. Mais, venant d’un élu local qui a si splendidement réussi la mutation d’un territoire – la Vendée – en deux décennies, qui a eu cette formidable capacité d’entraînement de toute une population autour de rands défis collectifs, cette appréciation désabusée de l’évolution récente de la relation de notre pays avec ses territoires doit absolument retenir l’attention.

Mes fonctions de vice-président de l’Association des maires de France (et de président de la commission des Finances de celle-ci) me conduisent à participer de façon très régulière (en moyenne deux fois par mois) à des réunions avec les maires dans les départements. J’aime ce contact sans cesse renouvelé avec des élus de terrain, manifestant souvent un certain recul par rapport à la politique partisane sans s’en désintéresser pour autant. La semaine dernière, je me suis ainsi rendu au Thor (dans le Vaucluse) et à Brest. J’irai la semaine prochaine à Nice et à Toulouse, début novembre à Nancy et à Gap. Ces contacts nombreux et divers me permettent de bien mesurer, je le crois, l’état d’esprit des élus de terrain et, à travers eux, des acteurs locaux de nos territoires, dont ils sont forcément très proches. Depuis des années, je n’avais jamais ressenti cette lassitude de tous, devant le mépris de « Paris » et les critiques formulées au plus haut niveau, devant les menaces qui pèsent sur les moyens dont ils disposent, devant les incertitudes croissantes qui obscurcissent leur capacité à décider sur le long terme, devant le dramatique « détricotage » de la décentralisation qui se déroule sous leurs yeux et vient mépriser, nier, ignorer un travail de trente années pendant lesquelles les territoires, partout en France, se sont profondément transformés. Et pourtant, en dépit de cette sordide ambiance, nombre d’entre eux veulent encore faire preuve d’enthousiasme, parce que, tout simplement, ils aiment leur territoire et ne supportent pas de le voir sous la menace d’un déclin provoqué, par bêtise et ignorance, par le pouvoir central.

A rencontrer ces acteurs de terrain, on comprend combien Philippe de Villiers a raison dans le diagnostic désabusé qu’il dresse. Et cela nous inquiète pour le pays. Tout se passe comme s’il y avait désormais deux pays, deux France : le pays « numérique » que se dessinent les comptables de Bercy, tableaux, ratios et pourcentage à l’appui. Et le pays réel, vécu par nos concitoyens, à coup de services publics fermés, de mise sous tutelle des pouvoirs locaux. Tout à l’assainissement des finances publiques – dont le caractère d’absolue nécessité soit être relativisé, comme plusieurs notes de ce blog essaient de le montrer et continueront de le faire -, les zélés serviteurs de la compagnie « France SA » qui tiennent désormais le haut du pavé détruisent sans barguigner, sans même s’en rendre compte, l’oeuvre collective de centaines de milliers d’élus locaux. Plongés dans leurs chiffres, otages des « agences de notation » dont ils se sont rendus eux-mêmes prisonniers à force de « marchéiser » la dette publique, ils ne savent même pas, les pauvres, que les pays les plus développés – j’entends les pays dont els habitants sont les mieux formés et les plus prospères – sont aussi les plus décentralisés, ceux dont le pouvoir central sait faire confiance aux pouvoirs locaux et où existe un juste équilibre des pouvoirs.

Croit-on pour autant qu’une alternance au plus haut niveau renverserait la vapeur ? Ce serait une illusion. La décentralisation des pouvoirs, en France, n’est absolument pas une évidence politique et culturelle. Les Français l’assimilent volontiers à un danger de rupture d’égalité. Il faut des personnalités politiques vraiment hors pair pour la comprendre et la promouvoir. Peu de dirigeants nationaux ont cette envergure, à droite ou à gauche. Le général de Gaulle l’avait compris, mais trop tardivement sans doute. Il a échoué. Olivier Guichard a réfléchi brillamment sur le sujet, mais n’a pas pu aller plus loin car Valéry Giscard d’Estaing était trop installé dans sa « monarchie républicaine ». Le « rapport Guichard » a cependant conforté Pierre Mauroy et Gaston Defferre, les seuls qui soient allés au bout du chemin, qui l’ont imposé à un François Mitterrand sans doute frileux, comme tous les autres, sur la question. Mais ils n’ont pu le faire que par surprise, en tout début de septennat, parce qu’ils avaient préparé leur coup avant même l’élection présidentielle et qu’ils étaient parfaitement prêts. S’ils avaient attendu un an, jamais la loi du 2 mars 1982 n’aurait vu le jour. Et enfin il y eut Jean-Pierre Raffarin, sans doute parfaitement sincère, qui n’avait de chances de réussir une nouvelle mutation qu’en l’imposant dans les premières semaines du second septennat de Jacques Chirac. Il ne fut malheureusement aidé par aucun de ses ministres (c’est un euphémisme) et se laissa embarquer dans de pitoyables Assises dont rien ne sortit, hormis d’inéquitables transferts de charges (acceptés par une forme de lâcheté par les élus locaux eux-mêmes pensant que cela les conforterait, les naïfs !) et une absurde modification de la Constitution, devenue le texte le moins respecté de la République. Le coup de grâce est venu du « rapport Balladur », un homme sans doute respectable, mais dont chacun sait qu’il n’a jamais été élu que … d’un arrondissement de Paris. Un diagnostic scandaleusement faux, un ton condescendant, une totale ignorance des réalités quotidiennes des territoires, venant justifier des orientations en tous points contraire aux intérêts réels du pays.

Qui, demain, sera le Defferre de la droite ou de la gauche ? Pour ma part, je n’en vois absolument aucun parmi les femmes et les hommes qui prétendent concourir au trône en 2012, tant ils sont tous fascinés par le régime monarchique qu’on nous impose depuis trop longtemps. La parenthèse de trente ans – sur laquelle les vrais républicains fondaient en partie leurs espoirs – est en train de se refermer sur les doigts des élus locaux. Les Français ne le sentent pas encore. Mais lorsqu’ils le comprendront, lorsque nos territoires seront définitivement ruinés au profit de quelques compagnies et d’une « nomenklatura » des affaires et de la politique déjà à pied d’œuvre et qui ignore tout de la vie en dehors des grandes métropoles mondiales, il sera trop tard. C’est aussi ce que les maires, que je rencontre si régulièrement, sont nombreux à ressentir profondément, comme l’a ressenti Philippe de Villiers. Et que, peut-être, je le souhaite en tout cas, ils diront avec force un jour prochain.