Et si on parlait de l’espace public ?

Article paru dans la revue « Centraliens », juin 2004

Peut-on et doit-on parler d’urbanisme sans parler d’espace public ? On l’a longtemps cru. Certains le croient encore. Et pourtant … c’est au moins autant l’espace public que le bâtiment qui fait la ville, la rencontre, la vie. Réflexions autour d’un thème négligé parce que peut-être trop présent au quotidien.

On a le plus souvent tendance à considérer l’espace public comme « un vide » bien pratique, comme le « réceptacle naturel » de toutes les contingences urbaines : on y implante à tout va le mobilier urbain, les places de stationnement, les bancs publics, les compteurs EDF, les bacs à fleurs, les poubelles, la signalétique commerciale et directionnelle, les canisettes, etc …

Pourtant, l’espace public n’est un espace ni technique, ni fonctionnel, ni routier. C’est avant tout un espace culturel et de démocratie. C’est le contraire du vide. Tout doit y être pensé. Ainsi, l’espace public devient bien autre chose : un espace de projet.

Parmi ses différentes composantes, la place publique est à elle seule un espace bien singulier : un lieu de commémoration, de fêtes, de rituels, qui révèle l’histoire de la ville, et soutient l’appartenance à un groupe. La place du village est toujours bordée d’édifices publics à haute charge symbolique, d’arbres centenaires, elle s’orne parfois d’un « mémorial ». Ce n’est pas un hasard.

L’espace public est un espace stratifié, un palimpseste : ni un écrin définitivement historique (et intouchable), ni une « vacance » de la ville, libre de toutes contraintes. L’espace public désigne un site sur lequel co-existent passé et présent, l’un et l’autre manifestés à la fois par les bâtiments, les activités du lieu, l’œuvre d’art.

Par essence, l’espace public est le réceptacle de l’éphémère et de l’onirique, une sorte de parc, minéral et ouvert, à la fois un lieu de contemplation, de rencontres et de promenades, qu’il s’agisse de rencontres de hasard (petites discussions entre amis, mais bagarres aussi) ou de rencontres organisées (manifestations, marchés, foires au cochon, spectacles, expositions…). Plus on lui conçoit une attribution précise, c’est-à-dire plus on définit son utilité et plus on affiche « en dur » ce à quoi il est destin, et plus on va vers l’échec en termes de vitalité. Faute de capacités multiples, l’espace public pourra même s’avérer source d’exclusion.

L’espace public est un lieu qui doit pouvoir accueillir à la fois tags, affiches, sanisettes, discussions, commerces, tricycles, réunions… mais sans « mise en boîte » de ces différentes activités. C’est un espace « sans étiquettes », qui n’a besoin ni de « tiroirs », de sous-espaces monofonctionnels, ni de surabondance signalétique et mobilière. C’est un espace qu’il n’est pas nécessaire de « faire parler » absolument en figeant dans la masse et en sectorisant ses différentes attributions.

L’espace public sera un espace d’autant plus intéressant qu’on y trouvera du « bizarre », de l’inattendu, du fugace. Se perdre dans la ville, oublier ses repères en laissant courir le regard et donc l’imagination, c’est aussi s’oublier soi-même : cela relève en quelque sorte du parcours initiatique.

Chargé en termes sociologiques et symboliques, l’espace public, en termes physiques, doit organiser le vide. Non pas un vide plurifonctionnel (l’espace public n’est pas une salle polyvalente de plein-air), mais bien plutôt un « sol » capable de variations, à la fois dans la perception des lieux, les ambiances et au gré de ses différentes utilisations. Les espaces publics les plus saisissants se livrent quasi nus aux passants : voyez les places de Venise, toutes de pierre, juste dotées de fontaines, ou la piazza Navona à Rome ; mais voyez aussi, tout près de nous, l’admirable travail effectué par Daniel Buren place des Terreaux, à Lyon.

Mais l’exercice de la nudité est difficile. Trois problèmes essentiels se posent à l’organisation du vide. D’une part, le vide, assimilé à l’inconnu, fait peur. Notre rationalisme a besoin de reconnaître un lieu par ce à quoi il est destiné : parking, jardin, marché…. D’autre part, ce vide doit être assez « fort » pour contenir absolument nombre de données invasives (stationnement, bancs, poubelles, compteurs, gaines d’aération, armoires techniques…). Enfin, le travail d’aménagement, parce qu’il est effectué sur des données fluctuantes (à la fois en termes physiques et d’usages), est très complexe. Ainsi l’organisation du vide résulte-t-elle d’un triple travail d’analyse, de programmation et de conception subtile.

Sur le plan réglementaire, la prise en compte de l’espace public est très récente. Elle date de la loi dite « Solidarité et Renouvellement Urbain » (2000), qui prévoit de décrire dans les plans locaux d’urbanisme, si besoin est, les caractéristiques des aménagements (places ou voiries) à venir. C’est un moment important dans l’histoire de l’urbanisme, car l’espace public occupe une surface importante du sol des villes et il constitue un élément capital dans la définition des ambiances et du « paysage urbain ».

En effet, l’espace public ne faisant auparavant partie d’aucune des différentes zones des plans d’occupation des sols, aucune autorisation réglementaire n’était nécessaire aux concessionnaires de services publics qui pouvaient encombrer l’espace avec n’importe quel objet (lampadaires, transformateurs, boîtiers…). Historiquement, dans les années 70, on appelait même les espaces non construits des « espaces négatifs », par opposition sans doute aux espaces construits générateurs de plus-values foncières.

Aménager des espaces publics « de qualité » nécessite des compétences plus complexes que celles nécessaires à la conception d’un bâtiment. En effet, à la différence de ce dernier, l’espace public n’a pas de frontières vraiment marquées et (on l’a vu plus haut) ses usages potentiels sont quasi-illimités. On se trouve presque face à un objet insaisissable dans ses contours et très flou dans son « contenu ». On sait par exemple qu’une place possède souvent plusieurs arrière-plans et des lignes de fuite (perspectives) qui en font un objet ouvert. La question est donc de définir, mais en se basant sur quelques référents, des points de vue hiérarchisés par rapport à une histoire et une composition urbaine.

Sachant en outre que plusieurs éléments du fond de décor peuvent évoluer (ou disparaître) au fil des ans, articuler l’espace sur des éléments supposés fixes, intangibles, n’est pas chose aisée. Et les choses se compliquent encore pour les élus et les aménageurs de l’espace quand on sait que le projet général d’aménagement de la commune doit répondre aux exigences du développement durable, lequel, pour autant que l’on s’en soucie réellement, n’est certainement pas une science exacte, ni « valable » en toutes les parties d’un projet et ne peut se résumer en l’application mécanique de procédures. D’où un risque de contentieux grandissant…

Pour autant, la conception et l’aménagement des espaces publics nous semblent, plus encore que l’édification de constructions, être le véritable « art de la ville ». Chercher en toutes circonstances à y progresser est, pour l’élu comme pour l’urbaniste et l’aménageur, un formidable défi, en même temps qu’un objet de grande satisfaction.

Philippe LAURENT

Les CAUE (conseil d’architecture, urbanisme et environnement) sont des structures créées par la loi sur l’architecture de 1977 et existent dans la quasi-totalité des départements français. Placés sous la tutelle des conseils généraux, financés par une taxe sur les permis de construire, les CAUE sont chargés d’une mission de service public de conseil aux particuliers et aux collectivités locales, de formation, d’information et de sensibilisation de tous les publics dans les domaines de l’architecture, de l’urbanisme et de l’environnement. Le CAUE des Hauts-de-Seine dispose par exemple d’un budget de 1,2 million d’euros et emploie 15 personnes.