« C’est Bercy qui commande ! »

Ci-dessous un interview réalisé par Diane Malosse et publié sur le site de l’Obs le 10 août 2017

Femmes et hommes politiques, économistes, chefs d’entreprises, syndicalistes… Chaque jour, pour « l’Obs », un expert ou une personnalité dresse le bilan des premiers pas d’Emmanuel Macron à la présidence de la République.

Philippe Laurent est maire (UDI) de Sceaux, dans les Hauts-de-Seine, et également secrétaire général de l’Association des maires de France depuis 2014. A ce titre, il juge les premiers pas d’Emmanuel Macron dans sa relation avec les collectivités territoriales.

Quelles sont vos premières impressions sur le quinquennat Macron ?

Les choses ont empiré par rapport au quinquennat précédent. On nous avait annoncé des choses positives, mais en réalité c’est Bercy qui commande. La baisse des dotations d’investissement, la suppression de la taxe d’habitation… Les mauvaises nouvelles sont pour tout de suite, et pour les bonnes on verra pas plus tard !

Voyez-vous des points positifs dans son action ?

Dans le discours, il montre une prise en compte du monde rural, sur la santé par exemple. Il a aussi annoncé une couverture en haut et très haut débit d’ici à la fin de l’année 2020. En revanche, ça ne marchera pas s’il laisse les collectivités territoriales seules face aux opérateurs. La seule solution à mon sens est une société d’Etat qui aménage elle-même, comme on l’a fait avec la Société du Grand Paris.

Les points négatifs maintenant…

Il y en a beaucoup. Déjà, la suppression de la réserve parlementaire a fait perdre 140 millions d’euros aux collectivités. Grosso modo, chaque parlementaire disposait d’environ 150.000 euros, qu’il distribuait pour les trois quarts aux communes, et pour un quart aux associations. Je veux bien qu’on dise que ce n’était pas suffisamment transparent, mais il y avait un vrai contrôle par l’Intérieur puis par Bercy. En tant que maire, j’ai rempli des dossiers pour pouvoir bénéficier de certaines sommes. Que leur attribution soit décidée collectivement, par une commission de parlementaires du département par exemple, pourquoi pas. Mais on voulait que l’argent reste maîtrisé par le Parlement. Là il est parti à Paris, c’est foutu… Tout a été supprimé.

Ensuite, il y a eu la coupe de 300 millions de dotations pour l’année en cours. Cela touche l’équipement des territoires ruraux et l’investissement local. Macron dit que ce sont des sommes non engagées, mais elles auraient été engagées avant la fin de l’année ! On n’aime pas être pris pour des imbéciles.

L’exonération de la taxe d’habitation prive aussi les communes d’une somme importante…

Sur l’exonération de la taxe d’habitation pour 80% des ménages, on nous promet une compensation. Dans le passé, toutes les compensations promises ont ensuite subi des coups de rabot. Je prends un exemple : les propriétaires de logements sociaux sont exonérés de taxe foncière. Il y a vingt-cinq, trente ans, l’Etat nous disait aussi « on va vous compenser ». De 90% de compensation à l’époque, on est passés à 6% aujourd’hui… On n’a pas confiance.

La taxe d’habitation représente entre 10 et 40% des recettes d’une commune. Il ne faut pas se leurrer, les communes vont augmenter leur taxe foncière puisqu’il ne leur reste que cet impôt. Cela se traduira aussi par une baisse des services et de l’investissement. De 2013 à 2017, avec les baisses de dotation aux collectivités, on est déjà passés de 50 à 40 milliards de dépenses d’investissement par an. Le résultat, c’est moins d’équipement, moins d’entretien, et on aboutit à des difficultés comme ce qui est arrivé à la SNCF dernièrement. Le niveau des services publics va décroître aussi : les écoles, les crèches… Le problème est également l’absence de philosophie de Macron.

Qu’entendez-vous par « absence de philosophie » ?

Je veux dire par là que Macron n’a pas une vision très claire de ce que sont les collectivités territoriales. On dirait qu’il les voit comme des prolongements de l’Etat, comme des filiales, alors qu’on a une légitimité propre. On a été élu au suffrage universel, sur un projet, avec notre propre conception de l’intérêt général.

Les différentes réformes territoriales, de la loi Defferre jusqu’à la mise en place des grandes régions, ont donné de l’autonomie et des compétences supplémentaires aux collectivités. Est-ce qu’on fait confiance aux élus ou est-ce qu’on leur met des bâtons dans les roues avec des contrôles et des normes ? Macron semble pencher vers la deuxième solution. La haute administration côté Bercy n’a jamais aimé les collectivités territoriales, elle pense qu’il faut nous serrer la vis. Le mouvement engendré par Macron de suppression d’élus locaux a une connotation poujadiste, il juge qu’ils ne servent à rien… Bref, l’Etat est dans une démarche de méfiance.

Quelle est la priorité de la rentrée selon vous ?

Les moyens. Le partage des responsabilités politiques entre Etat et collectivités devrait engendrer un partage des ressources publiques et donc des impôts nationaux. On pourrait imaginer que la CSG soit répartie entre l’Etat et les collectivités. C’est une vraie réforme de la fiscalité qu’il nous faut. Un engagement clair, avec un calendrier.

Quelle note donneriez-vous à Macron sur ses 100 premiers jours ?

Il n’aurait pas la moyenne ! 3 ou 4 sur 10. Je ne veux pas dire qu’il y a un manque de compréhension du sujet, ce serait dur. Mais il faut davantage travailler le fond et la philosophie.

 

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