Insécurité : quand le pouvoir central, acculé, se défausse sur les maires ...

Bien évidemment, les questions liées à la sécurité ne laissent aucun maire indifférent. Pour autant, et les vifs échanges de ces derniers jours le montrent, les réponses à apporter à ce que l’on dit être l’inquiétude et/ou l’exaspération des Français sur ce thème sont loin d’être aussi simples que semblent le croire certains responsables politiques, pourtant « de haut niveau », qui se sont exprimés parois à l’emporte-pièce sur ce thème qui mérite beaucoup de réflexion, de mesure et de retenue.

Tout d’abord, qu’en est-il du sentiment réel des Français à l’égard de l’insécurité ? Il est difficile de le dire. Très probablement, le thème se nourrit de lui-même : plus les gens entendent parler de faits d’insécurité, plus ils développent un sentiment d’insécurité, quand bien même ils n’en sont pas eux-mêmes ni victimes ni témoins directs.

Quant aux sondages, comme souvent, beaucoup est dans la question posée. Si les résultats du sondage de l’IFOP (institut dirigé par la présidente du MEDEF, qui n’a pas grand chose à refuser au pouvoir central) semblaient indiquer que les Français approuvaient les propositions concernant la déchéance de la nationalité pour les auteurs de faits particulièrement graves, ceux du sondage CSA, réalisé en même temps, n’allaient pas autant dans ce sens. Et, du reste, les questions étaient-elles bien comprises ? Sans aucun doute, nos compatriotes souhaitent une plus grande attention des pouvoirs publics à l’insécurité. Mais ceci vise-t-il le grand banditisme ? Les actes gravissimes, de meurtre contre un représentant des forces de l’ordre par exemple ? Ou ces multiples incivilités qui empoisonnent la vie quotidienne (bruit, tags, larcins mineurs, comportements agressifs, …) ? Sans doute un peu tout cela, mais certainement davantage la dernière catégorie à laquelle chacun est plus ou moins soumis désormais, où qu’il habite. Et que donnent les Français comme explications de cette évolution ? L’immigration incontrôlée ? En partie. Mais plus sûrement la dégradation sociale qui concerne de plus en plus de familles, le laxisme dans l’éducation des jeunes depuis des années, la répression insuffisante, tout particulièrement pour les incivilités.

Autrement dit, oui, les Français attendent plus de fermeté. Mais pas tant dans les domaines que cite le pouvoir, dont il se sert pour stigmatiser une partie de la population, échafauder un discours qui donne une piètre image de notre pays à l’extérieur et qui rompt avec une partie des valeurs républicaines. Dans ces domaines, auxquels peu de Français sont en réalité personnellement confrontés, l’arsenal juridique et l’efficacité de la police et de la justice sont déjà somme toute acceptables. C’est bien davantage pour ces actes d’incivilités que les Français demandent plus de fermeté. Et cela, c’est l’affaire d’une nouvelle police de proximité. Rien à voir, vraiment, avec des questions de déchéance de nationalité ! En faisant monter la pression sur un sujet certes important, mais concernant en définitive peu de monde, le pouvoir tente donc de donner le sentiment qu’il agit pour la sécurité, alors même que ce n’est en réalité pas cette action-là et ces moyens qu’attendent les Français ! Bref, ce n’est ni très glorieux ni très digne.

Le débat a en outre dérivé, depuis les déclarations fracassantes du président et du ministre de l’Intérieur sur certaines catégories et certaines peines à infliger en cas de très graves crimes, jusqu’à la mise en cause récente des maires – de tous les maires et pas seulement de ceux dits « de gauche » - dans le laxisme dont ils feraient preuve en la matière. Pour avoir rencontré ces derniers jours plusieurs maires de toutes tendances, j’ai pu constater combien la plupart ont été choqués – pour ne pas dire davantage – par les appréciations portées par certains membres du gouvernement (bizarrement, moins le ministre en charge de la sécurité que d’autres …) sur l’action des maires.

On reste en effet stupéfait par l’ignorance dont témoignent ces « appréciations » - qui n’ont, rappelons-le, aucune valeur juridique particulière - à propos du rôle des uns et des autres dans cette mission essentielle du maintien de la sécurité publique au quotidien. C’est d’ailleurs une question qui a rebondi à l’occasion de la malheureuse affaire de Villiers-sur-Marne et sur laquelle j’ai déjà eu l’occasion de m’exprimer sur ce blog :  http://leblogdephilippelaurent.typepad.com/blog_philippe_laurent/2010/05/police-municipale-un-débat-de-fond-vite-et-avant-quil-ne-soit-trop-tard-.html.

en demandant rapidement un débat de fond notamment sur le rôle exact des polices municipales dans un pays où, rappelons-le une fois encore, la sécurité publique est de la responsabilité pleine et entière de l’Etat.

Fort heureusement, Jacques Pélissard, président de l’Association des maires de France, a immédiatement mis les choses au point, dès le lundi 16 août en précisant de nouveau que les maires ont en charge la prévention de la délinquance avec une palette d’outils que la loi met à leur disposition en fonction de leurs choix (contrats locaux de sécurité, contrat de réussite éducative, contrat urbain de cohésion sociale, vidéo protection, police municipale…), mais que lorsqu’un acte de délinquance est malgré tout commis, c’est à l’Etat dans le cadre de ses fonctions régaliennes (police, gendarmerie, justice) d’assumer des actions de répression et de sanctions nécessaires.

On ne saurait accepter le principe général de « sanctions », de « fortes peines d’amendes » à l’encontre des maires suspectés de ne pas assurer leur rôle de prévention, alors même que ce que demandent les Français, c’est une répression mieux organisée, proportionnelle aux délits, efficace et suffisamment dissuasive, en premier lieu pour les actes d’incivilités. Que l’Etat fasse d’abord son travail et se dote des moyens, notamment en effectifs, pour récréer une police de proximité efficace, avant de donner des leçons aux autres. Or, c’est aujourd’hui le contraire qui se passe, avec une diminution patente des effectifs policiers dans le cadre de la fameuse RGPP. Et la police de proximité, quel que soit le nom qu'on lui donne, était plébiscitée par tous les maires, de gauche, de droite ou d'ailleurs, parce qu'elle était en train de devenir efficace dans cette lutte contre la petite délinquance qui est celle qui concerne au quotidien les Français. Problème : elle est consommatrice d'effectifs, comme toutes les politiques publiques qui nécessitent une présence physique, et qui sont les plus importantes pour le lien social. Le pouvoir central ne l'a donc pas maintenue à partir de 2002, sans aucune réflexion préalable ni concertation, mais, se rendant compte de son erreur (sans jamais la reconnaître, cela va de soi !), il était en train de la reconstituer sous un autre nom (les UTEQ). Patatras ! Trop cher. Et de nouveau, ce recul sur la proximité, avec de commodes boucs émissaires : les maires !

Mais nos territoires sont divers par leur démographie, par leurs capacités financières, par les taux ou les formes de délinquance qui les affectent. Dans chaque commune, c’est le maire et le conseil municipal qui définissent et mettent en œuvre en fonction de la spécificité du territoire, la politique de prévention adaptée. Vouloir calquer une solution uniforme pour l’ensemble du territoire national, alors que les situations sont hétérogènes d’une commune à l’autre, ne serait ni réaliste, ni opérationnel. Le débat rebondira avec le projet de loi Loppsi 2, qui sera examiné en septembre au Sénat et qui prévoit la possibilité pour le préfet d’imposer aux communes d’installer des systèmes de vidéosurveillance, alors que l’efficacité de celle-ci reste encore à démontrer …

Dans ce travail important à mener pour rétablir un meilleur climat de sécurité, il y a la question de l’éducation, dans lequel à la fois le système scolaire dans son ensemble et les familles doivent tenir toute leur place. Et, en l’occurrence, tout le monde a sa part de responsabilité dans ce qu’il faut bien appeler la dégradation de l’éducation moyenne des enfants et des jeunes. Certes, ils savent tous ou presque se servir d’outils technologiques totalement ignorés par leurs parents à leur âge. Mais que de lacunes en matière d’orthographe, de langage, d’histoire, d’instruction civique ! Et on reste proprement effrayé pour l’avenir de notre société lorsque l’on constate que cet abandon se produit avec la passivité de l’école (même si certains enseignants essaient courageusement de résister), comme la lamentable affaire de la suppression de l’enseignement de l’histoire en terminale et son remplacement par l’économie l’ont récemment montré, et la complicité des parents pour qui les seules choses qui comptent sont de protéger leur progéniture et de leur donner un emploi. Comme si l’éducation, ce n’était que faciliter l’obtention d’un emploi ! Cette négation de la citoyenneté nous prépare des générations manipulables à l’envi par des politiques peu scrupuleux ou de nouveaux exploiteurs économiques. Et les incivilités que nous déplorons aujourd’hui pourraient bien nous apparaître comme la marque d’un temps béni dans quelques années.

Enfin un mot sur ce qui me préoccupe particulièrement depuis plusieurs années, et qui concerne de nombreux jeunes issus des classes moyennes et aisées, que je connais bien en tant que maire : le développement exponentiel de la consommation d’alcools forts chez des jeunes avides de sensations fortes et rapides. Il ne s’agit pas d’un alcoolisme de fête, mais d’une volonté d’auto-destruction qui montre le mal-être de toute une génération, et notamment de celles et ceux parmi lesquels se recrute l’élite de demain. Peu à peu, c’est la destruction implacable d’une génération qui se déroule sous nos yeux. Les parents sont, oh combien, responsables, par laxisme, mauvaise conscience, épuisement après des journées de stress au travail … La société l’est aussi, par cette facilité d’accès qu’elle permet, cette incitation même, à la consommation d’alcool, qui est par ailleurs directement liée au développement des incivilités (bruits, dégradations d’espaces publics, etc…). Je suis pour ma part partisan d’actes forts, montrant qu’au moins les dirigeants ont conscience du danger : par exemple, l’interdiction de la vente libre – y compris aux individus majeurs - des alcools forts dans les supermarchés. Nous ne risquons pas grand-chose à le proposer : dans ce pays, le lobby de l’alcool est si puissant (y compris au sein même de l’Etat !) qu’il y a bien peu de chances que cette idée puisse être évoquée au-delà de ce blog !

Et pendant ce temps-là, acculé, incapable de prendre le recul nécessaire à ce niveau de responsabilité, le pouvoir central s’en prend aux maires, nouveaux boucs émissaires des échecs de l’Etat – ce qui devient une (mauvaise) habitude -, se fixe des quotas d’expulsion, place au banc des accusés des communautés, redéfinit la nationalité … en imaginant que cela fera disparaître le sentiment d’insécurité éprouvé par un nombre croissant de Français. Il y a  quelque chose qui ne tourne plus rond en France.

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